Rapatriés d’Indochine, un quartier pour mémoire

En 1956, ils étaient près de 1 200 à débarquer à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans les baraquements sommaires d’un ancien camp militaire. Un logement «provisoire» qui durera plus de cinquante ans. Aujourd’hui, les derniers bâtiments sont rasés pour faire place à un nouveau lotissement.

Quelques photos et des souvenirs dans la mémoire de ceux qui y ont vécu : dans quelques semaines, c’est tout ce qu’il restera du Cafi, le Centre d’accueil des Français d’Indochine. Les derniers baraquements de cet ancien camp militaire qui a accueilli plus d’un millier de rapatriés d’Indochine après la chute de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954, seront rasés au début de l’automne. En lieu et place, des petits pavillons à l’architecture vaguement orientalisante sont sortis de terre. Ils sont réservés en priorité aux anciens habitants du camp et à leurs ayants droit. Les 92 logements sociaux forment un nouveau quartier de la commune de Sainte-Livrade-sur-Lot. Son inauguration, le 15 août, en présence de plusieurs élus et représentants de l’Etat, a marqué la reconnaissance officielle de ce lieu qui a vécu dans le silence et l’oubli pendant cinquante ans.

DISCIPLINE MILITAIRE
Le centre d’accueil est le fruit amer de la cuisante retraite de la France de ses colonies indochinoises. En 1956, deux ans après Diên Biên Phu et les accords de Genève qui mettent un terme à la guerre et scindent le Vietnam, la république évacuait en hâte ses ressortissants. Près de 400 000 personnes quittent alors l’Indochine. Dans la débâcle, sont aussi expatriés les serviteurs autochtones de l’Etat français, accusés de traîtrise, et les enfants eurasiens, métis nés de pères français et de mères indochinoises, accompagnés de leurs mères, qui furent souvent les épouses ou compagnes de militaires. Embarqués dans des bateaux à destination de la France, ils sont près de 5 000, bientôt dispersés dans plusieurs camps à leur arrivée en métropole.

Près de 1 200 d’entre eux, dont 700 enfants, arrivent ainsi, au terme de trois mois de voyage, à Sainte-Livrade-sur-Lot, petite commune du Lot-et-Garonne de 6 000 habitants. Ils sont logés «provisoirement», leur dit-on, dans un camp militaire désaffecté depuis 1947. Pour les accueillir, des baraquements en briques aux toits de tôle, alignés comme ceux d’une caserne. Pas d’isolation ni de chauffage, et encore moins de salles de bains. Les toilettes, communes à deux logements, sont à l’extérieur. Arrivés totalement démunis, ces rapatriés d’Indochine reçoivent des couverts, une assiette et un verre, un lit, des chaises, quelques couvertures et 20 kilos de charbon par semaine, à peine suffisants pour affronter l’hiver.

Placés dans un premier temps sous la tutelle de l’armée, les habitants devront respecter une discipline militaire. Leurs déplacements sont soumis à autorisation et le couvre-feu est fixé à 22 heures. «On vivait sous le joug de ces anciens colonialistes, assène Nina Douart-Sinnouretty, qui a grandi dans le camp de Sainte-Livrade. Nos parents nous interdisaient de parler, de faire du bruit. Ils avaient peur d’être expulsés du camp.» En 1959, l’arrêté Morlot fixe en effet les règles de vie dans les centres de rapatriés d’Indochine. A cette époque, «il y a des gens qui se sont révoltés. En réponse, on a eu les gendarmes», poursuit-elle. «On avait toujours peur d’être convoqués par l’administration, renchérit Patrick Fernand, arrivé au camp à l’âge de 5 ans. Alors on ne demandait rien.»

Nina est la fille d’un ingénieur vietnamien qui travaillait à Haiphong, port du nord du Vietnam, pour le secrétariat d’Etat aux Travaux publics. Son père, raconte-t-elle, n’a pas supporté le déracinement imposé par la France et l’humiliation subie. Il s’est insurgé à sa manière, discrètement. Il a écrit des lettres aux ministères concernés, en vain. C’est pour lui, en souvenir de sa lutte, que Nina Douart, après des années passées loin de Sainte-Livrade, s’est engagée à son tour. En 2004, avec d’autres «enfants du Cafi», elle a créé la Coordination des Eurasiens de Paris (CEP), association qui compte près de 200 membres et qui a pour vocation de maintenir les liens entre ceux qui ont vécu dans ce centre et rappeler l’histoire du lieu. Patrick Fernand préside, lui, l’Association des résidents et amis du Cafi (Arac). Ancien policier, il a quitté le Cafi à l’âge de 20 ans pour aller travailler à Paris. Retraité depuis quelques mois, il a choisi de vivre à quelques kilomètres de Sainte-Livrade. C’est notamment lui qui organise les fêtes du Cafi, comme le traditionnel rassemblement du 15 août qui réunit chaque été près d’un millier de personnes, des anciens du camp et leurs enfants.

Nostalgie de l’enfance ou prise de conscience de la singularité de leur histoire ? Nombre d’anciens du camp, comme Nina Douart et Patrick Fernand, se sont démenés pour que la mémoire du Cafi ne soit pas rayée d’un coup de bulldozer. «Le Cafi nous permet de transmettre à la troisième génération les souvenirs du camp, explique Nina. Ce sont nos racines qui sont ici. Moi, je dis à mes enfants : “Vous n’êtes pas des Vietnamiens, vous êtes indochinois. Votre grand-père était français d’Indochine.” C’est cette histoire-là qu’il nous faut raconter.»

Sainte-Livrade-sur-Lot, 11 aožt 2014. Epicerie Sa•gon. Centre d’Accueil des Franais d’Indochine (CAFI). Ce camp avait accueilli les rŽfugiŽs de la guerre d’Indochine. Il vient d’tre entirement transformŽ et les rŽfugiŽs ou descendants de rŽfugiŽs ont ŽtŽ relogŽs dans de nouvelles maisons.

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(Photo Marc Chaumeil)

CITRONNELLE PLANTÉE À CÔTÉ DES ROSIERS
Durant près d’un demi-siècle, le camp a vécu dans une indifférence d’autant plus grande que les rapatriés d’Indochine se sont efforcés, d’emblée, de se fondre dans le paysage aquitain. Ils travaillent dans les exploitations agricoles et les usines des environs, puis rentrent chez eux dans leurs petits logements qu’ils améliorent au fil des ans. On casse des cloisons, on ajoute des extensions de bric et de broc pour y installer des sanitaires. Dans les jardins, de la citronnelle est plantée à côté des rosiers. La communauté, qui comptera jusqu’à 2 000 habitants, vit ainsi quasiment en huis clos, dans ce camp bientôt doté d’une pagode, d’une église, d’une école et même d’une épicerie de produits asiatiques. «Nous vivions en quasi-autarcie, comme au Vietnam, se souvient Nina Douart. Nous, les enfants, nous avons grandi ensemble dans un climat d’insouciance et dans une ambiance familiale. Tout le monde se connaissait et se serrait les coudes.» Cette vie en communauté n’empêchera pas la plupart des enfants de faire des études, de partir et de s’intégrer plutôt bien dans la société française.

Patrick Fernand pousse une vieille porte en bois sur laquelle est placardé l’avis de démolition et fait visiter la maison de son enfance, une des dernières encore debout. Trois petites pièces sombres aux fenêtres étroites, placées en hauteur. Sur le devant, une extension bricolée en tôle et en bois de récupération : la cuisine, où Patrick et ses frères avaient installé un évier. «Il n’y avait aucune isolation. Les murs, c’est de la brique et une couche d’enduit. Alors les voisins qui ronflaient ou qui se disputaient, on les entendait comme si on vivait chez eux, raconte Patrick. A un moment, il n’y avait qu’un compteur électrique pour trois logements. Et tout le temps des coupures. Mais on n’était pas malheureux», précise-t-il. «D’ici peu, nul ne pourra imaginer ce que c’était…» lâche Antoine Murati, 78 ans, fils d’un militaire corse et d’une Vietnamienne qui a vécu au Cafi. Du plat de la main, il époussette la plaque métallique fixée près de la porte d’entrée : «Madame Phan Thi Mau». «C’est moi qui l’avais posée. Je lui avais aussi aménagé une cuisine et une salle de bains. Et j’avais planté un kaki dans le jardin. Il est toujours là.»

C’est en 2004 que la mairie de Sainte-Livrade, à qui l’Etat a confié en 1981 la tutelle du camp, a décidé de démolir les baraquements et construire de nouveaux logements pour les derniers rapatriés vivant dans le camp. Ils ne sont alors plus qu’une centaine, dont nombre de femmes âgées qu’on appelle ici les «mamies», retenues souvent par la gratuité de l’hébergement. Le projet, qui bénéficie du soutien de l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine), ne reçoit pas immédiatement celui des associations et habitants, qui se sentent exclus de la réflexion. «On voulait garder une trace de notre histoire dans la rénovation. Mais il a fallu se bagarrer sans cesse pour être intégrés au comité de pilotage», explique Nina Douart. Finalement, il est entendu que le lotissement reproduira le plan de l’ancien camp. «On a respecté l’esprit du site, souligne Jérôme Fabre, élu chargé de la communication à la mairie de Sainte-Livrade. Les logements sont rassemblés en longues barres comme avant. Les lieux de culte, commerces et lieux de rencontres sont conservés.» Quant aux loyers, ils sont soumis à des critères sociaux.

«ILS AURAIENT DÛ FAIRE ÇA IL Y A QUARANTE ANS»

Debout sur sa terrasse, Robert Leroy surveille les allées et venues dans le quartier. Il fait volontiers visiter sa maison, un T3 avec un petit jardin dans lequel il a emménagé il y a deux ans. «C’est bien, mais ils auraient dû faire ça il y a quarante ans», dit-il. Il montre une photo en noir et blanc prise lors d’une cérémonie : toutes les mamies du camp sont rassemblées devant la pagode, un bonze à leurs côtés. «Aujourd’hui, tout le monde est mort.» Quelques maisons plus loin, Franklin Antoine-Diny exprime le même regret. Revenu au Cafi à l’heure de la retraite, il a été l’un des premiers à quitter les baraques du camp pour un petit pavillon. «On est contents bien sûr, mais ce sont nos parents qui auraient dû en profiter.»

L’édification d’un lieu de mémoire, réclamée par certains anciens, reste en suspens. Alors qu’un comité scientifique examine la question, l’anthropologue Dominique Rolland, auteure de Petits Vietnams, histoire des camps de rapatriés d’Indochine (Elytis édition, 2010) a proposé de son côté, avec l’aval des associations, un dallage de briques portant les noms de chaque famille du Cafi, qui renverrait vers une documentation numérique. Un projet «peu coûteux et pas conflictuel, dit-t-elle. Il y a beaucoup de choses dont ces enfants de l’Indochine ne veulent pas qu’on parle, Les histoires coloniales sont complexes, elles évoquent cet entre-deux où les gens ne sont ni des bons, ni des méchants, ni des révolutionnaires, ni des larbins de la France.»

En attendant, les anciens du Cafi ont obtenu la rénovation de l’église et, surtout, de la pagode : «On pratique le culte Len Dong sous une forme qui n’existe qu’à Sainte-Livrade», précise Nina Fouart. Autre victoire symbolique, le nouveau quartier s’appelle «Cafi» comme l’indique un grand panneau installé à l’entrée présentant une vue aérienne des anciens baraquements, et les allées du lotissement ont pour noms rue de la Soie, du Lotus et du Dragon…