Interview de Laure Garancher, auteure du livre « Mon fiancé chinois »

Après avoir présenté son livre « Mon fiancé chinois » et à l’occasion du reportage Envoyé Spécial de France 2 sur “Les Branches esseulées : trafic de femmes vietnamiennes en Chine“, Laure Garancher nous a accordé un interview pour SITE VIETNAM :

Laure Garancher

Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Laure Garancher : Je suis partie au Vietnam pour la première fois en 2004. A cette époque je réalisais un stage de master. J’y ai passé 6 mois très riche j’avais envie d’y retourner. Je n’ai donc pas hésité quand, en 2007, j’ai eu la possibilité de prendre un poste au bureau de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) de Hanoi. J’ai passé 3 ans à ce poste. Je m’occupais de projets variés dans le domaine des ressources humaines de santé et des technologies de la santé. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde (dont les populations Hmong qui figurent dans la BD) dans des régions variées.

J’ai toujours aimé dessiner. A Hanoi, je faisais beaucoup de portraits et de croquis dans la rue. C’était une manière sympa d’échanger avec les habitants de la ville.

A la fin de ma mission, j’ai déménagé en Afrique du Sud où j’ai eu la chance d’avoir un peu de temps libre. J’avais envie de transmettre un peu de ce que j’avais découvert en Asie. En même temps je voulais progresser en dessin. Le choix de la BD s’est donc imposé.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un ouvrage sur ce phénomène bien particulier qui sont les mariages dits arrangés en Chine ?

Laure Garancher : J’ai eu la chance pourvoir découvrir la région en vivant là bas plusieurs années. Grâce a mon travail j’ai rencontré des gens d’horizons différents. J’avais donc envie de retransmettre un peu de ce que j’avais découvert. Il y avait donc beaucoup de sujets dont je voulais parler. Les relations familiales par exemple car mes amies me racontaient souvent leurs problèmes quotidiens avec leurs belle-mères.
J’avais lu plusieurs articles qui m’avaient frappé sur la dépression chez les jeunes enfants en Asie à cause des pressions sociales et familiales qui pèsent sur eux pour réussir dans tous les domaines. Je voyais cela au quotidien dans ma rue où il y avait plusieurs “écoles du soir” où des enfants très jeunes restaient jusqu’à tard pour des cours supplémentaires. Cela m’a inspiré le chapitre sur Tao.
Il y a aussi les traditions dans les ethnies qui m’ont beaucoup intéressé et que je voulais raconter… Et enfin il y a ce sujet des mariages arrangés que je trouvais assez fascinant. C’est tellement loin de la vision du mariage que l’on a chez nous. Même si il y a un fort “romantisme” autour du mariage (comme chez nous), il y a aussi un coté très sérieux qui voit l’union comme une sorte de contrat social…

Pourquoi les chinois choisissent-ils leurs futurs épouses particulièrement au Vietnam ?

Laure Garancher : Il est vrai que les Vietnamiennes ont très bonne réputation pour ces mariages arrangés ! Je crois qu’il y a plusieurs causes. Même si le Vietnam est un pays en très forte croissance économique la Chine est déjà plus riche. Il y a donc un marché de femmes (et de familles derrière elles) qui sont intéressées par ces mariages en espérant une “meilleure vie”. Ensuite les traditions vietnamiennes sont assez proches des traditions chinoises, c’est donc plus facile pour la femme de s’intégrer dans sa nouvelle famille. Enfin je crois que les Vietnamiennes ont la réputation d’être belles et bien éduquées. Et elles ressemblent assez physiquement aux chinois. Elle font attention a ne pas bronzer pour avoir la peau blanche, elles sont fines et élégantes… Il faut voir le spectacle de jeunes vietnamiennes vêtues de leur “Ao Dai” (la tenue traditionnelle Vietnamienne) pour comprendre…

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Pourquoi les chinois choisissent-ils leurs futurs épouses particulièrement au Vietnam ?

Laure Garancher : J’ai du mal à répondre avec certitude. Il y a plusieurs situations. Il y avait un véritable trafic organisé à un certain moment à Saigon dans le sud. Dans ce cas c’était des hommes plutôt fortunés qui venaient choisir leur compagne. Il y avait de grands rassemblements de jeunes filles et les hommes venaient “faire leur marché”. Le gouvernement a interdit cela il y a quelque temps mais la pratique doit continuer illégalement. Dans ce cas je crois que c’était plutôt des jeunes filles de la ville.
Il y a aussi un trafic de jeunes filles venant de milieu rural (souvent issues des ethnies) qui sont enlevées depuis le nord du Vietnam près de la frontière et emmenées en Chine. Dans ce cas là les “acheteurs-maris” sont plus souvent issus d’un milieu plus modeste ou rural. Il y a malheureusement aussi beaucoup de cas où ces femmes finissent en travailleuses du sexe…

Comment vivent les vietnamiennes de ce cette situation ? sont-elles vraiment consentantes ? le font-elles par “dépit” ? la famille, comment réagit-elle face à ce “fléau”?

Laure Garancher : Il y a une très grande quantité de cas. Mais je crois que bien peu d’histoires finissent aussi bien que dans mon livre… Pour arrêter le fléau, le gouvernement Vietnamien rapportait beaucoup des pires histoires: des femmes battues à mort par leur mari, etc. Mais j’ai quand même rencontré des femmes à la campagne qui racontaient qu’elles avaient envie de partir…
C’est un véritable fléau pour le pays car le Vietnam commence lui aussi à manquer de femmes. Comme en Chine, il y a au Vietnam une politique de contrôle de la natalité. Le modèle est “2 enfants par famille, pas plus”. Dans certaines région il y a même des pénalités pour les familles plus nombreuses. Comme la priorité est donnée aux garçons il y a aussi un fort déséquilibre entre les naissances filles et garçon au Vietnam: en 2000, il naissait 106,2 garçons pour 100 filles. En 2011 le ratio était de 111,9 pour 100… Et cet écart ne cesse de croitre. L’avortement est une pratique vraiment très courante. Ce n’est pas un sujet tabou. Il y a des centres d’échographie un peu partout, c’est donc facile d’identifier le sexe du bébé à naître…
En ce qui concerne les enlèvements de filles au nord, la situation est très difficile pour ces jeunes filles. Si elles essayent de revenir dans leur famille elles sont considérées comme impures et rejetées…

Avez-vous rencontré des femmes, qui après avoir vécu avec leur mari chinois, ont du quitter ou fuir cette situation car elles trouvaient cela insoutenable, invivable ? Le retour en famille a-t-il été facile pour elles ? Ont-elles pu reconstruire une nouvelle vie par la suite?

Laure Garancher : Je n’ai pas rencontré directement de femmes qui revenaient, j’ai juste entendu et lu de nombreuses histoires. Ce sont le plus souvent les pires histories qui sont rapportées.
Par contre je sais que des ONG travaillent avec ces femmes qui reviennent au Vietnam à la campagne et qui sont rejetées par leurs familles. Il y a des coopératives de femmes qui ont été montées. Ce sont souvent des femmes issues des ethnies et il y a des projets pour qu’elles puissent continuer à pratiquer leurs traditions…

Propos recueilli par la Rédaction de SITE VIETNAM

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Mon fiancé chinois de Laure Garancher. Steinkis, 2013. 14,95 euros. ISBN 97910-90090-15-6. 100 pages.