Histoire de Bahnar, minorité des Hauts Plateaux du Vietnam

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Au mois de juillet 2016, Adèle Hlar a eu son bac. Bien-sûr, ce n’est pas la seule dans son cas. Mais si je vous dis que son grand-père est Bahnar, minorité des Hauts-Plateaux du Vietnam et que, lui, n’a jamais été à l’école, qu’il n‘a appris qu’à chasser dans la forêt, cueillir dans les plaines, pêcher dans la rivière ? Que son père, à Adèle, est arrivé en plein hiver en France, un jour de neige, lui qui n’avait jamais mis de chaussure ni de vêtement autre qu’un pagne ? Qu’il ne connaissait ni seulement la langue, ni l’usage d’une fourchette, d’un lavabo, d’un interrupteur, d’une brosse à dent, d’un lit… ?

Mais qui connaît Adèle Hlar ? Son père, Hlar tout court, son grand-père Hle ? Qui connaît l’histoire des Bahnars de France, tous issus d’une formidable machination humanitaire ? Pas grand monde, tant ils s’ingénient à se couler dans la population de souche… à vouloir disparaître des radars de l’Histoire. Hlar m’a déjà raconté cette histoire que je vais vous raconter à mon tour. Mais il l’a toujours fait par petits bouts, en oubliant des épisodes, en restant flou sur tel personnage, imprécis sur des dates. Depuis 25 ans que je le connais, il lui arrive d’ajouter un épisode à ce récit, que je ne lui connaissais pas. Cette fois encore, je risque d’en apprendre de nouveau.

1er épisode : Hlar : Une histoire tant de fois racontée.

Hlar habite entre Val-Thorens et Vincennes. Il est né « montagnard des Hauts-Plateaux » du Vietnam. Il en est parti à l’âge de 12 ans et est devenu bien plus tard « montagnard de France », moniteur de ski ESF. Naturellement. En station, on l’appelle « le Chinois ». Ou François-Xavier, son nom de baptême. Moi, je l’appelle Hlar, parfois pour le taquiner, parce qu’il m’a raconté son histoire. Val-Thorens est une station des Alpes, située à 2200 m d’altitude. Hlar est maintenant un des anciens de l’Ecole de Ski Français. Un moniteur de ski connu de tous. Froide, rude, la station a attiré tous les moniteurs « décalés » des massifs français. C’est le début de la saison. Nous accompagnons Hlar dans son quotidien, donner des cours, aider à l’entretien des pistes, etc…. Nous rencontrons ses amis qu’il réunit pour leur faire à manger des plats de sa composition. Il y a Thierry, le jockey Suisse devenu moniteur, Bernard, le Vosgien, moniteur l’hiver, garde du corps en Afrique du Sud, l’été. Hlar avec son allure de chef Indien d’Amérique suscite des questions de ses clients, forcément. Son accent, son approche. Nous le suivons à l’église de la station où il ne manque pas une messe dominicale. Une foi qui a été transmise, ou greffée par les missionnaires des Missions Étrangères de Paris venu convertir son village, il y a 150 ans. Nous sommes avec lui. Là où notre rencontre a eu lieu, où l’histoire de sa vie a commencé à se dire. Comme un secret.

2nd épisode : Adèle : la nouvelle vague.
Depuis notre première remontée mécanique avec Hlar, bien des choses ont nourri nos vies. Hlar a rencontré une Bretonne. Ils ont eu une fille, Adèle, puis un fils Clément. Nous avons des enfants du même âge. Nous nous croisons plusieurs fois par an et un peu de l’histoire des Bahnars de France s’enrichit à chaque fois.

Cette année, Adèle a eu son bac. À son retour, sur les bancs de la Fac, quand on parlera d’elle en disant « la Chinoise », quelle histoire sera-t-elle prête à raconter ? Française ou Bahnar ? Et quoi ? Fatiguant d’expliquer la suite. Souvent elle esquive et dit Vietnamienne. Un été sur deux, elle passe ses vacances avec ses cousines germaines Bahnar. Elle en revient juste. Elle a un iPhone, du maquillage, de beaux vêtements. Elles ont une science de la coiffure, chantent et dansent. Elles rigolent ensemble. Elle apprend la langue de ses grands-parents qui, eux, parlent un peu le français. Avec sa mère et son frère, ils vivent près de Paris et rejoignent leur père à la station toutes les vacances scolaires. Elle skie divinement, Adèle. Elle fait des études supérieures de commerce et a choisi une école qui favorise des échanges avec le Vietnam et l’Asie. Je découvre Adèle, chez elle. Elle me surprend. Dans sa chambre, son « village » est présent : petites sculptures, fleurs séchées et tressées, pagne, photos, … Adèle essaie de skyper avec le Vietnam : quelques mots, des scratchs et plus rien… Et demain, comment fera-t-elle avec un homme qui voudra partager sa vie, ses enfants ? Que leurs dira-t-elle ?

Site d’ AME (association Aide Minorités Ethniques du Vietnam)
Association d’Aide aux Montagnards du Vietnam

Un documentaire de Franck Cuveillier, réalisé par Rafik Zenine. Prises de son Nicolas Mathias. Archives INA : Annie Lauzzana

Source : France Culture
Photos : Radio France