Duong Thu Huong: « Au Vietnam, l’homosexualité reste un tabou »

Duong Thu Huong

C’est au 9e étage d’un immeuble du 13e arrondissement de Paris, où elle vit depuis 2006. Dans l’entrée, une table à repasser ouverte. Le long du mur, trois paires de chaussures à la queue leu leu. « Entrez », dit Duong Thu Huong en s’excusant « pour [son] français ». Dans la prison vietnamienne où elle a passé sept mois, il y a plus de vingt ans, Dong a perdu 17 kg. Ce qui ne l’a pas empêchée d’y apprendre la langue du colonisateur dans un vieux dictionnaire qui lui venait de son père. Cela seul en dit long sur le tempérament de la dame. Qui trouve pourtant sa maîtrise du français insuffisante. « Enfin, dit-elle. Entrez donc… »

Dans le salon, une nappe blanche recouvre la table basse. L’ordinateur est religieusement posé là et nous nous asseyons de part et d’autre comme pour une cérémonie du thé. Duong Thu Huong – dont le nom signifie « soleil » et le prénom « essence d’automne » – se tient bien droite entre une photo de rizières et une vue imprenable sur les tours de Tolbiac. Etonnant comme cette femme de 66 ans ne fait pas son âge. Comme les épreuves semblent avoir glissé sur son visage. Elle a pourtant connu la guerre du Vietnam (« la lutte contre l’envahisseur américain »), le combat pour la démocratie (« sa » guerre à elle contre le régime de Hanoï), un mariage malheureux (qui explique son goût pour la solitude), la prison, l’exil… Elle semble considérer tout ça avec un curieux mélange de conviction et de distance. « Oui, dit-elle. Cela fait trente ans que je lutte… J’ai été “la fille bien aimée du Parti” avant de devenir l’“ennemie du peuple”. Cela forme une habitude. » Elle dit cela dans sa langue, un peu comme elle aurait dit : « Cela forge le caractère ».

Le caractère, elle l’a bien trempé et double, Dong Thu Huong. D’un côté la « lutteuse » de l’ombre, celle qui, depuis son repaire parisien, envoie au pays tracts, pamphlets et essais politiques. De l’autre, la romancière reconnue. Deux territoires, comme deux hémisphères cérébraux. Deux vies qui, sans doute, se nourrissent l’une de l’autre mais « ne se mélangent pas ». Duong cloisonne, comme une clandestine. « La lutte est l’expression de ma responsabilité envers mon peuple. Tandis que la littérature est mon domaine à moi. »

Nous pénétrons sur ses terres réservées avec Les Collines d’eucalyptus, une plongée envoûtante et pleine de poésie dans le Vietnam des années 1980. Qu’est-ce qui lui a inspiré l’histoire du jeune Thanh, ce fils modèle dont le destin bascule lorsqu’il découvre son homosexualité ? « Un jour, mon neveu s’est enfui de chez lui, et sa famille m’a demandé de le retrouver, raconte-t-elle. Comme j’en étais incapable et que je me sentais coupable, j’ai écrit ce roman. Après Sanctuaire du cœur [Sabine Wespieser, 2011], où j’envisage une autre réponse, mon hypothèse ici est qu’il était homosexuel et, comme Thanh, prisonnier de son homosexualité. Dans un village vietnamien, lorsqu’une famille a un enfant homosexuel, on fait semblant de l’ignorer, mais le jeune doit partir. Les bouddhistes pensent certes que “tout le monde a le sang rouge et les larmes salées”, mais l’homosexualité reste un tabou. »

« UNE CURIOSITÉ POUR L’OCCULTE »

Le poids de la tradition, Duong l’a beaucoup développé dans ses livres. Ce qui est particulièrement sensible ici, en revanche, c’est à quel point le roman est imprégné de mystère et d’invisible. Thanh n’est pas seulement tombé amoureux de Phu Vuong, il est sous son emprise. Et l’odieux Phu Vuong va le manipuler jusqu’à l’irréparable. Duong parle du destin qui distribue si injustement les cartes entre les naïfs et les roués, et des terreaux où le mal s’enracine. « Dans cette vie, on ne craint pas les voyous, car on connaît les raisons de leurs méfaits, écrit-elle dans Les Collines d’eucalyptus. On ne craint pas davantage les méchants, car ils devront payer un jour selon la loi bouddhique de la causalité. » Mais on ne se méfie pas assez de ceux qu’elle appelle « les “sans-vergogne”. » Or ce sont les plus dangereux. Car leur mentalité est incompréhensible et leurs actes, imprévisibles.

Comme d’autres personnages du livre – dont Hoang le Dément –, Phu Vuong est de ceux-là. « Il est né comme ça, dit-elle. De mère paresseuse et irresponsable, de père débauché et pervers. C’est le miroir dans lequel il se regarde. Il y a des taches noires sur son âme. Des taches qui grandissent avec lui comme une ombre. » Ce « karma lourd et malsain », Duong le décrit un peu comme Baudelaire ses monstrueuses chimères : agrafé à ses épaules, ses griffes plantées dans la chair et son poids aussi lourd qu’« un sac de farine ou de charbon ». Cela a l’air pour elle si réel, si « visuel », qu’on tente d’en savoir plus. « Oui, dit-elle, j’ai, avec les êtres, l’intuition du karma. Je vois des choses que les autres ne voient pas. Comment appelez-vous ça, en français, un sixième sens ? Souvent, je devine sans me tromper. » C’est la raison pour laquelle ses romans sont piquetés de détails subtils renvoyant à des univers « irrationnels ». Des mains, des visages qui parlent. Des âmes qui harcèlent les vivants « parce que quelque chose en elles est noué qui n’arrive pas à se dénouer ».

Cette « grande curiosité pour l’occulte » – elle raconte comment un vieux médium de Saïgon, fatigué, décrépi, lui a un jour dessiné l’exact cours de sa vie –, Duong s’en amuse. « Quand je pense que j’ai grandi dans le marxisme-léninisme et la haine de toute forme de superstition ! » Elle rit…

Elle rit comme un esprit libre qui ne s’interdit aucune source d’inspiration. « Au Vietnam, avant de devenir l’“ennemie du peuple”, j’ai été cinéaste. J’ai observé les autres s’aimer, s’insulter, se manipuler, se haïr, se tuer. J’adore les faits divers. » Elle fouille dans un placard et sort une pile de Détective. « Je lis régulièrement ce magazine. Je fais des comparaisons entre pays pauvres et développés. Je m’aperçois qu’on tue presque partout pour les mêmes raisons. »

Lesquelles ? Le lecteur le saura en la lisant. Il s’apercevra aussi que les chemins de l’universel peuvent passer en effet par l’irrationnel, par Bouddha et par Détective. Qu’ils vous révèlent des paysages inattendus et magnifiques. Et qu’en plus, ils embaument l’eucalyptus.

Source : Florence Noiville / Le Monde